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Neurosciences et pédagogie, une interview de Jean-Luc Berthier

11 / 03 / 2015

Plaidoyer pour tenir compte de l’apport des neurosciences en pédagogie

L’évolution récente des neurosciences oblige à faire le point et à nous débarrasser de nombreuses idées fausses.
Qu’apportent les sciences cognitives au domaine de la pédagogie aujourd’hui en 2014 ? Que sait-on ? Que peuvent en tirer les enseignants dans leurs pratiques professionnelles ?

Dire que l’on a une bonne ou une mauvaise mémoire, prétendre que tout se joue avant six ans, parler de profil auditif ou visuel, font partie des rumeurs communes qui entravent les représentations correctes que tout un chacun élabore sur le fonctionnement du cerveau. L’évolution récente des neurosciences obligent à faire le point et à nous débarrasser de nombreuses idées fausses.
Qu’apportent ces sciences cognitives au domaine de la pédagogie aujourd’hui en 2014 ? Que sait-on ? Que peuvent en tirer les enseignants dans leurs pratiques professionnelles ?
Au micro de la CARDIE de Créteil, pour faire le point sur ces questions qui intéressent les professeurs, les parents et l’ensemble des équipes éducatives, Jean-Luc Berthier, proviseur honoraire, ancien responsable de formation à L’ESENESR répond aux questions de Marianne Durand-Lacaze (collaboratrice CARDIE).
L’enregistrement a été réalisé le 3 décembre 2014 à Tournan-en-Brie (77), au lycée Clément Ader, où Jean-Luc Berthier, était venu présenter aux stagiaires PERDIR (personnels de direction en formation initiale), leur future part de responsabilité dans la mise en œuvre de pratiques pédagogiques innovantes dans leur établissement. Vous pouvez lire le compte-rendu de son intervention « Neurosciences et apprentissages » sur notre site en cliquant sur l’article ci-dessous :
Neurosciences et apprentissages

Lycée Clément Ader, Tournan-en-Brie (77), CARDIE Créteil © 03/12/2014

Après sa conférence, Jean-Luc Berthier, nous a accordé l’interview que vous pouvez écouter ou télécharger en cliquant cette fois, sur le lien en bas de cet article dont voici un court résumé.

Selon Jean-Luc Berthier, les scientifiques s’intéressent peu à l’école alors qu’apprendre est une activité clef de notre cerveau et la présence en France de l’apport des neurosciences dans les pratiques enseignantes est encore faible. Devant ce constat, il convient de noter le début d’un mouvement qui prend en compte ces apports scientifiques dans le domaine scolaire comme le confirment les travaux du professeur au Collège de France Stanislas Dehaene cette année. Dans le champ très large des neurosciences, les scientifiques se sont beaucoup intéressés aux problèmes médicaux liés au cerveau, à ses dysfonctionnements. D’une manière générale, assez éloignés de ce qui se passe dans la classe, ils se consacrent principalement à des études médicales très poussées, si bien qu’une cloison s’est ainsi formée entre ces chercheurs et les praticiens de l’enseignement. Une deuxième raison peut expliquer le retard français relatif en ce domaine. Les pédagogues eux-mêmes ont une méconnaissance de ces questions, à laquelle s’ajoute une tradition française « qui veut qu’on soit peu trop porté vers les tentatives expérimentales en milieu scolaire. » Le poids de l’institution est encore assez fort. Nous sommes un peu enferrés dans nos habitudes. Selon lui, Il n’y a pas vraiment de respiration pour l’innovation en France.

Le Canada et les pays anglo-saxons reconnaissent davantage l’innovation. On ose y mener des expérimentations capables de mobiliser près de 300 000 élèves en mathématiques d’un seul coup, à titre d’exemple.

Qu’est-ce qu’on sait des mécanismes d’apprentissage du cerveau ? Qu’est-ce qu’il serait nécessaire de savoir aujourd’hui pour s’en emparer jusque dans les classes ?
Sur la mémoire, les chercheurs ont apporté beaucoup. Les nombreuses publications ont dit presque l’essentiel de ce qu’on aurait besoin pour les mettre en place dans la classe. Mais il reste beaucoup à découvrir et à valider sur les champs de la concentration, de la motivation, de l’attention, sur le rôle des émotions et sur la façon dont on pourrait utiliser ces nouveaux apports scientifiques dans les enseignements. Sur la mémoire, on a déjà de quoi mettre en place des stratégies mémorielles plus performantes pour tous les élèves. Il reste à les mettre en place et à les faire connaître.

Lorsqu’on connaît un peu le fonctionnement du cerveau, on voit que les pratiques habituelles des pédagogues ne sont pas en harmonie avec le fonctionnement du cerveau. On est là dans une sorte de disjonction qui n’est plus supportable. On sait combien il faut consolider, réapprendre les éléments pour qu’ils soient consolidés et ancrés dans notre mémoire pour être réutilisables. Or on impose aux élèves des rythmes, une manière d’assimiler qui ne correspond pas au fonctionnement du cerveau.

Essayer de rapprocher les modalités pédagogiques avec le fonctionnement réel du cerveau, est aujourd’hui ce qui importe aux yeux de Jean-Luc Berthier.
En situation d’apprentissage, on sait que des données nouvelles ne s’inscrivent dans le cerveau que sous forme de traces. On estime qu’il faut entre 5 à 6 rappels de ces traces pour qu’elles soient acquises de manière définitive, quelques mois ou une année plus tard. L’exemple de l’évaluation heurte aussi aujourd’hui car on évalue l’élève sur ses connaissances sémantiques (par exemple) trop près du moment où il les a apprises pour la première fois. On sait qu’ensuite ces traces vont s’éteindre car elles ne seront pas stimulées par des exercices qui les utilisent. L’évaluation est un leurre ; elle est une mauvaise photographie de ce que l’élève sait réellement. Il faudrait repenser les modalités de l’évaluation. On ne laisse pas assez de temps au cerveau des adolescents pour que ces connaissances soient acquises à terme. On ne respecte ni le rythme, ni le nombre des différents réapprentissages nécessaires. Les évaluations devraient se situer avec des écarts temporels beaucoup plus importants que ceux pratiqués actuellement.

Personnels de direction et enseignants peuvent travailler ensemble pour mettre en place de nouvelles pratiques. Aujourd’hui nous sommes au début de l’appropriation de ces découvertes scientifiques par les acteurs de l’éducation. Près de 6 ou 7 ESPÉ de France ont inscrit très clairement les sciences cognitives dans la formation des enseignants et on estime qu’il y a, au moins 10% des heures de cours consacrés à l’apport des neurosciences. Le dernier colloque organisé par le DEGESCO qui s’est tenu en novembre sur Éducation et sciences cognitives avec l’équipe du collège de France de Stanislas Deheane montre l’intérêt récent qu’on porte désormais à ces questions. C’est un mouvement qui va évoluer très vite afin d’intégrer la prise en compte des informations cognitives dans la pédagogie. Nous en sommes au début.

Pour ne savoir plus

- Jean-Luc Berthier, préface d’Alain Bouvier, Édition Berger-Levrault, La formation des cadres et personnels de direction à l’Éducation nationale, 2010, 444 p.
- Stanislas Dehaene a la chaire de Psychologie cognitive expérimentale au Collège de France : biographie et travaux sur le site internet du collège de France

- Sur notre site : retrouvez Jean-Luc Berthier : Article Neurosciences et apprentissages

Texte © CARDIE-Académie de Créteil