C.A.R.D.I.E. Cellule académique recherche, développement, innovation, expérimentation

Adolescence et jihadisme de Philippe Gutton

21 / 12 / 2015
Le regard d’un spécialiste de l’adolescence

L’éclairage d’un professeur des universités, expert auprès des tribunaux, psychiatre et psychanalyste, sur la radicalisation chez l’adolescent : un phénomène complexe à comprendre. Un petit livre de 60 pages pour une grande question, publié par L’Esprit du temps en octobre 2015.

L’adolescence est une période fragile, une période de métamorphose de l’identité et chaque cas, un cas particulier. L’auteur, chercheur, directeur de la revue Adolescence pendant 30 ans, s’intéresse à l’anthropologie fondamentale de l’adolescence. Pour bien situer le propos de l’auteur citons ce passage de son introduction :

« Il était fort peu question, jusqu’à tout récemment, de facteurs personnels dans les débats sur le "djihad" ( à mon avis, dans la mesure où ils sont dans le domaine de la justice et de la police perçus comme recherches de circonstances atténuantes). Je sais que le monde de la recherche psychologique été sollicité par divers gouvernements (Etats-Unis, Europe, en particulier la Grande-Bretagne) afin de définir " les profils jeunes" qui s’engagent et, plus précisément, les prétendants à une action violente. Existe-t-il des profils-types ? Je ne crois pas. Tout en comprenant l’intérêt politique de telles qualifications, mon travail personnel depuis une trentaine d’année n’est pas de ce modèle. Il vise les connaissances cliniques concernant "le déséquilibre préalable à l’embrigadement", permettant de mettre en place au mieux les prises en charge. »

Doumia Bouzar, dans Comment sortir de l’emprise "djihadiste" ? a montré que les familles de victimes appartenaient à toutes les convictions religieuses et provenaient de tous les milieux sociaux. Que le lecteur ne se sente pas gêné par quelques figures psychanalytiques ici convoquées ou par un univers intellectuel avec lequel il ne se sent pas en familiarité. La réflexion de Philippe Gutton porte bien sur l’adolescence qu’il définit comme un travail d’exil allant de ce qui reste encore en propre à l’adolescent de son insertion familiale et ancestrale (le "chez soi" affectif et personnel) vers les épreuves de ce qui lui est l’étranger, la confrontation avec ce qui Autre pour lui en dehors du cadre ou de l’héritage familial.

L’adolescence se conçoit pour l’auteur comme une création du jeune pour parvenir à être soi, unique et original. La crise adolescente est justement examinée dans cet ouvrage selon le prisme d’une crise de l’idéal.
L’adolescent en crise se demande en effet s’il doit « Rester avec l’impression d’être dans une voie sans issue (qui n’en est pas forcément une) ou prendre le large ? A cette ambiguïté interrogative extrême, le discours "djihadiste" propose une solution dont la séduction est d’être unique aussitôt. »

Onze courts chapitres expliquent quelques principes fondamentaux pour comprendre ce qui se joue à l’adolescence dans la construction d’un individu libre mais aussi capable de faire société avec les autres.
Tout d’abord, il n ’y a pas de construction sans la conviction idéale que l’engagement identitaire est possible aujourd’hui et qu’elle a un avenir. L’adolescent se demande comment être sans aimer ou comment être sans être aimé mais aussi comment affirmer sa volonté de pouvoir sous le regard de tous : un passage auquel se confronte tout adolescent. La fragilité de certains parcours, le déséquilibre psychique de certains adolescents auront des effets destructeurs ou/et d’identification totale sur son identité personnelle en construction.

Mais qu’est-ce qui peut convaincre l’adolescent qu’il est dans une impasse de la création de sa personnalité, de son identité ? Comment repérer cet état d’extrême vulnérabilité ? Le jeune se sent exilé de lui-même lorsqu’il réprime l’idéal pubertaire "du vivre ensemble". Sans tierce personne pour l’aider ou s’interposer entre lui et ses parents pour faire écran à sa volonté d’excès de pouvoir, la conviction d’être dans une impasse, l’envahit. Or c’est la plus forte prédisposition pour passer à l’acte pour partir, quitter sa famille et son pays pour certains. La morosité est aussi le terrain des passages à l’acte violents à l’endroit de soi-même (automutilation, toxicomanie) ou d’autrui. Il imite le plus fort et se sent légitime pour se venger de la nature ou de la société à partir du moment où il est convaincu qu’un grand préjudice l’a conduit dans l’impasse. L’emprise du discours djihadiste est expliquée dans ce livre à travers des propos recueillis d’adolescents partis au djihad. L’analyse de textes échangés avec leur famille (mails, SMS, lettres) corroborent leurs témoignages oraux. L’ouvrage s’appuie aussi sur les travaux de F.Klosroklavar consacrés à la radicalisation. Il cherche à lutter contre la dimension psychopathologique de l’expérience de la radicalisation. Le dernier chapitre ouvre des pistes éducatives possibles ou psychothérapiques pour lutter contre le processus de radicalisation et ses effets.

En savoir plus

- Revue Adolescence

- Comment devenir adulte sans modèle ?

- Dounia Bouzar :

Docteur en anthropologie du fait religieux, experte laïcité et lutte contre les discriminations, formatirice sur les postures professionnelles face à la radicalité, auteure de La vie après Daesh
- Site internet Bouzar expertises, cultes et cultures : articles, graphiques, exemples, Jeunes désembrigadés par le c.p.d.s.i en 2015, Chiffres et analyses, échantillon de 234 mineurs et jeunes majeurs, filles et garçons sur le territoire français

- Centre de Prévention contre les dérives sectaires lié à l’islam

Le Centre de Prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam est une association loi 1901, créée en avril 2014, à la suite d’un grand nombre d’appels de familles qui avaient reconnu le processus de radicalisation de leur enfant dans l’ouvrage de Dounia BOUZAR : « Désamorcer l’islam Radical. Ces dérives sectaires qui défigurent l’islam » (éditions de l’atelier, janvier 2014).
Après avoir travaillé avec 160 familles sur les indicateurs de prévention et poursuivi les recherches antérieures de Dounia Bouzar sur le processus d’embrigadement (voir rapport « La Métamorphose du jeune opérée par les nouveaux discours terroristes »), le CPDSI vient d’être mandaté comme « Cellule mobile d’aide au désembrigadement » sur le territoire national à la disposition des préfectures.

- MIVIDUDES :
Mission Interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires

Mise en ligne 18 décembre 2015
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