C.A.R.D.I.E. Cellule académique recherche, développement, innovation, expérimentation

Classes inversées - Enseigner et apprendre à l’endroit, un livre de Marcel Lebrun et de Julie Lecoq

02 / 04 / 2016

Pour tout connaître d’une pratique qui connaît un remarquable engouement ces dernières années en France, en Belgique, en suisse et au Québec : un compte rendu de lecture mis à disposition de tous. Comment apprendre à devenir un facilitateur d’apprentissages quand on est enseignant ?
Nouvelle pratique/Nouveau positionnement : une corrélation qui semble s’inscrire dans toute nouvelle évolution du métier d’enseignant.

Pédagogie inversée : Révolution ou évolution ? Le Tao pour l’éducation de Marcel Lebrun

Osons expérimenter !

La classe inversée est décrite par les auteurs selon plusieurs niveaux de pratiques.
Loin de faire le bilan, les auteurs veulent livrer un ouvrage prospectif sur le sujet en 6 chapitres ou parties.

Première partie de l’ouvrage -
Qu’est-ce que les classes inversées, les flipped classrooms ?

Elles sont nées aux États-Unis vers 2007 de deux enseignants de chimie dans le secondaire ( Bergman et Sams) utilisant le potentiel des vidéos, PowerPoint commentés, podcasts, screencasts s’intéressant à l’apprentissage des leçons et au travail scolaire à la maison (Lectures at home and homework).

Il s’agit d’un redéploiement de l’espace-temps traditionnel de l’enseigner-apprendre dont les auteurs distinguent 4 niveaux.

Niveau 1
En distance, la leçon / en présence, les exercices. L’enseignant devient un accompagnateur. Le dispositif a besoin d’une plateforme hybride, type Moodle ou Claroline. En fait, le rapport distance / présence se double d’un nouveau rapport entre enseigner et apprendre. Ainsi des croisements entre le travail en présence ou à distance permettent à l’enseignant d’enseigner en présentiel à un groupe ou une classe mais aussi d’enseigner à distance par des technologies numériques. Les élèves peuvent apprendre en présentiel à plusieurs en petits groupes et/ou seuls, en classe ou chez eux.

Les défenseurs de la classe inversée y voient un moyen de multiplier les interactions entre l’enseignant et l’enseigné. L’enseigné devient acteur de ses apprentissages.
Dans ces conditions, il est plus facile à l’enseignant de se lancer dans une pédagogie différenciée. Les absents, pour maladie ou autre, sont moins laissés sur le côté. De plus, les outils à disposition des élèves pour la classe inversée servent encore pour les révisons, les examens et la remédiation.
Les flipped classrooms sont présentées comme une alternative à d’autres méthodes et non comme un mode unique de formation.

Niveau 2
Travail de recherche en amont à distance par les élèves ou les étudiants avec microtrottoirs, préparation de thématique, dossier de commentaires sur plateforme, utilisation de YouTube puis après débat en cours ou construction d’une carte conceptuelle collective ou encore mini colloque pendant lequel un groupe présente et un autre organise le débat. En résumé, on passe à une externalisation des ressources plus fréquentes et à une pédagogie plus centrée sur les apprentissages.

Niveau 3
Il s’agit de la combinaison des 2 niveaux précédemment indiqués sous la forme d’un cycle en 4 temps. Le troisième temps à distance consiste à prendre connaissances des théories, à préparer une synthèse, à modéliser, à apprendre, faire des liens, mémoriser, préparer des questions ...Les classes inversées peuvent devenir des éléments d’un cycle donc en instituant un quatrième temps en présence, utile en classe à la consolidation des acquis, à la préparation de transferts de connaissances par d’autres situations, d’investigation des limites, ou de transferts à d’autres contextes.

Les 4 temps correspondent aux 3 phases de l’enseignement stratégique de J.Tardif (Pour un enseignement stratégique : l’apport de la psychologie cognitive, Montréal, Editions Logiques, 1992) :
- Contextualiser
- Décontextualiser
- Recontextualiser.

Ces dispositifs sont considérés "comme réellement pédagogiques" et ne peuvent être réduits à une simple translation dans le temps et dans l’espace des périodes d’apprentissages.

Ils peuvent être organisés comme un véritable cycle de contextualisation pour donner du sens aux apprentissages puis décontextualiser pour modéliser et recontextualiser pour appliquer. Toutes ces phases interviennent successivement.

Les auteurs font la différence entre MOOC et classe inversée et les considèrent comme deux facettes complémentaires. Les MOOC sont portées par le mouvement d’externalisation des savoirs sur la Toile. L’université de Berkley met ses cours sur YouTube et le MIT depuis 5 ou 6 ans selon Marcel Lebrun, (le Collège de France depuis février 2007 pour information), l’autre tente de redonner du sens à l’école. Dans les 2 cas, l’usage des TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) est indispensable. Depuis 2011, de prestigieuses universités s’associent pour proposer des consortium de cours en ligne comme edX ou Coursera. En France FUN est une plateforme active bâtie sous l’égide de la l’éducation nationale. Tous les MOOC ne sont pas connectivistes, certains sont hybrides et d’autres transmissifs.

Caroline Connect, open source, est une plateforme belge créée depuis 2004 par l’université de Louvain et défendue par Marcel Lebrun.

Après une réflexion sur l’innovation pédagogique qu’il conçoit comme une formation avec les nouveaux modes d’apprentissage qui en découlent, Marcel Lebrun voit davantage les classes inversées comme une stratégie pédagogique qui fournit à l’apprenant des occasions d’apprendre plutôt que comme une méthode. Vous trouverez un exemple de classe inversée sur les TIC qui s’adresse à des étudiants de 2e année de licence.
Retenons que l’important par exemple, ne consiste pas à regarder une vidéo mais à produire un message à l’issue de cette activité - ce qui est directement applicable dans le primaire et le secondaire. Les variations sont infinies selon le découpage du scénario de mise en activité des étudiants ou des élèves par l’enseignant.

Deuxième partie de l’ouvrage - Les classes inversées des dispositifs réellement pédagogiques.

Nous ne développerons pas la 2 e chapitre fort intéressant qui situe les classes inversées parmi les courants pédagogiques et en particulier, comment quelques courants pédagogiques proposent des apports aux classes inversées.
En s’appuyant sur la théorie de G.Siemens qui voit le connectivisme comme la nécessaire évolution des théories de l’apprentissage (2004), Marcel Lebrun insiste sur l’apprentissage qui consiste aujourd’hui à savoir exploiter le potentiel des réseaux numériques. Dans ce contexte, la capacité à évaluer la pertinence des informations et des opinions est considérée comme une compétence indispensable à déployer afin de faire face à la surabondance de ressources. Nous pensons que, complémentairement aux savoirs de base et en étroite relation systémique avec eux, il y a des savoirs instrumentaux, cognitifs et comportementaux, des "savoirs sur des compétences" dont il importe de doter les étudiants.

La cohérence et l’évaluation font partie des critères qui fondent la qualité d’un dispositif. Les TIC, à la fois outils et ressources, justifient l’attrait actuel des classes inversées, dispositif hybride (une plateforme technologique et une recombinaison des temps et des lieux), qu’il importe de construire progressivement pour les auteurs. Les outils numériques déterminent de plus en plus le fonctionnement de la société à laquelle l’école prépare.

Troisième partie - Les classes inversées, ça marche comment ?

Dans ces pages, l’accent est mis sur l’incontournable nécessité de scénariser les activités préalablement en prévoyant les différents éléments de ressources, de guidance et d’accompagnement.
Plus le degré de liberté laissé à l’apprenant est large, plus il s’implique dans ses apprentissages.

Les auteurs énumèrent les logiciels accessibles pour tout ce qui concerne le montage, la postproduction, les captures d’écrans animées, les audios à rajouter, la transformation des Powerpoint en vidéo : l’essentiel est de soigner l’articulation image et son. Les podcasts permettent de transmettre et diffuser des contenus, des procédures et des moyens pour valider le dit apprentissage auprès de l’étudiant et de l’élève si on transfère ces nouvelles pratiques d’enseignement dans nos écoles, collèges et lycées.

A distance comme en présentiel, grâce aux TIC, il importe de penser que la simple prise de connaissances ou de contenus, ou la conception de productions collaborative ne suffisent pas à lancer un débat : agir, interagir et rétroagir relèvent du pédagogue et de la déconstruction des savoirs pour permettre la construction des savoirs qu’on s’approprie.
Comment les élèves ont-ils appris ? Qu’ont-ils appris (en surface ou en profondeur) ? Qui sont-ils ? Là encore des logiciels ou des applications de vote en direct peuvent vérifier des visions eronnées en quelques clics. Les configurations de classe vont aussi évoluer. tourner plus vers l’apprentissage que l’enseignement, on peut imaginer des tables facilement modulables, sur roulettes, des ordinateurs en nombre, des conditions environnementales qui favorisent l’intelligence collective. Fabriquons des learning lab en recourant à des pédagogies actives sans oublier de valoriser les activités en classe.

L’enseignant est devenu tuteur.
Internet offre une multitude d’offres technologiques que l’enseignant doit apprendre à maîtriser et qui seules permettent pour l’heure de maîtriser l’alternance du dispositif à distance hors-les-murs de la classe inversée. Les techniques de rétroaction en classe bien connues depuis longtemps prennent un sens nouveau dans le processus d’inversion. Dans ces conditions, il est indispensable de repenser l’évaluation dans le cadre d’une classe inversée. Aux évaluations sommatives, diagnostiques, des évaluations par les pairs, des autoévaluations, des coévaluations peuvent s’ajouter.

Quatrième partie : Des renversements nécessaires

La révolution numérique dont Michel Serres dit qu’elle est comparable à l’invention de l’écriture et de l’imprimerie, porte le mouvement d’externalisation du savoir au début par l’écrit aujourd’hui par la Toile. Il est à son sommet puisqu’il est dorénavant accessible partout dans le monde et par tous. Ce phénomène d’externalisation du savoir permet de développer d’autres formes d connaissances et de nouvelles compétences. Le savoir n’est plus réservé à l’élite. Dans ce contexte, la classe inversée oblige clairement à poser le problème de l’articulation entre le savoir constitué et le savoir qui reste à construire au moment de la scénarisation de la séance. Le rythme de reproduction du savoir s’est accéléré.L’enseignant aide au développement de l’intelligence collectives de ses élèves, il favorise la cocréation. Un ouvreau paradigme du savoir émerge lié aux classes inversées avec les concepts fondamentaux d’interactivité, de coconstruction.
La classe inversée n’inverse pas seulement le rapport enseignant/apprenant, elle tend à faire des deux des pairs. "Autrement dit, la classe inversée ouvre la voie pédagogique à bien d’autres acteurs, à l’intérieur comme à l’extérieur de la classe.

Comment dès lors motiver des étudiants ou des élèves qui ne sont plus demandeurs puisque le savoir est accessible ? Il s’agit maintenant de gagner l’adhésion des étudiants. Pour cela, Marcel Lebrun recommande d’expliciter les choix faits par l’enseignant pour réexaminer telle ou telle démarche. Quant aux élèves ils doivent percevoir la marge d’autonomie et de flexibilité. Enfin, la diversité des activités proposées participera à la motivation comme en classe "ordinaire".

Les compétences sont à construire toute la vie durant. Les classes inversées bouleversent la pyramide de Bloom, schéma d’un enseignement traditionnel où les activités "d’application", de "reconnaissance" et de "compréhension" sont faites en classe. Ces dernières en classe inversée sont réalisées en distanciel. En classe, les niveaux "créer", "évaluer" et "analyser" situés en haut de la pyramide sont alors explorés ensemble par l’enseignant et ses élèves.

Cinquième partie - Recherches et expérimentations

Que pense la recherche des classes inversées ?
« Aujourd’hui si l’on ne peut encore conclure à un impact clair des classes inversées sur l’apprentissage des étudiants, on observe néanmoins des signes très prometteurs. Parmi ceux-ci, le plus flagrant est peut-être ce foisonnement si caractéristique des classes inversées et de l’activité de leurs protagonistes. Les classes inversées sont de véritables laboratoires pour étudier la manière dont le savoir est interrogé, expérimenté, révélé, communiqué, critiqué... »

Sixième partie - Freins et moteurs pour les classes inversées

L’adhésion au principe des classes inversées peut être freinée par le cloisonnement des disciplines encore assez marqué dans notre système scolaire. Il importe aux yeux des auteurs de veiller à la cohérence entre objectifs et compétences, entre transmission des savoirs et construction des connaissances, enfin, entre émancipation et aliénation. La recherche de ces équilibres garantit l’adhésion d’un groupe aux stratégies de classes inversées. En s’appuyant sur le numérique, l’école prépare la société qui vient. Marcel Lebrun nous invite à interroger les compétences à mettre en place pour vivre et survivre à l’ère numérique : entre émancipation et aliénation, le chemin est étroit, rappelle-t-il.
Il convient de bien prendre en compte la pertinence des activités proposées, de doser entre compétences faciles et plus complexes et surtout de contractualiser les responsabilités des élèves pour définir des espaces de liberté, propices à l’autonomie et dûment balisés en termes de scénario, d’agenda et d’évaluation.

Les stratégies de classes inversées imposent une rigueur et un travail en profondeur dont cet ouvrage rend compte avec brio.

Conclusion

Les classes inversées s’inscrivent dans un continuum lié au rapport distance/présence et apprendre/enseigner. Elles nous forment à apprendre à apprendre pour nous-mêmes et pour nos élèves qui auront besoin d’apprendre à apprendre tout au long de leur vie, comme nous aujourd’hui.
La classe inversée participe d’un mouvement qui la dépasse selon Marcel Lebrun, qu’elle stimule ou inhibe, elle initie de nouveaux questionnements qui participent à la grande roue de l’innovation pédagogique.

En savoir plus

- Le réseau de création et d’accompagnement pédagogiques - Créteil Île-de-France

Tous droits réservés – CARDIE Académie de Créteil - 2016
Publication : 31 mars 2016