C.A.R.D.I.E. Cellule académique recherche, développement, innovation, expérimentation

Coopérer au lycée, ça Feyder !

04 / 03 / 2020

« Le lycée, c’est sérieux, on n’a pas le temps pour les projets, surtout avec le nouveau bac à préparer. Alors des classes coopératives… »
Et de fait, il faut le constater, les classes coopératives sont historiquement et structurellement le fait des écoles primaires, notamment à travers le développement du mouvement Freinet. Leurs pratiques se diffusent certes de plus en plus dans le secondaire et la CARDIE suit de nombreux projets dans des collèges de l’Académie. Mais au lycée, les classes coopératives deviennent une denrée rare.
L’équipe du lycée Feyder d’Epinay-sur-Seine en a décidé autrement.

Une triple frustration

Comme souvent, c’est de la difficulté qu’est née l’envie de solutions nouvelles. Cette difficulté, Laurent Reynaud, professeur de SVT dans l’établissement, la résumait il y a quelques mois en évoquant une triple frustration :
« Une frustration des élèves en difficulté qui tombent dans l’inaction face au travail, dans la dévalorisation d’eux-mêmes et, parfois même, dans le décrochage scolaire. Une frustration des élèves qui avancent plus vite et qui ont l’impression que les activités ne répondent pas à leurs appétences scolaires. Une frustration de l’enseignant qui parvient difficilement à appliquer la personnalisation des apprentissages et à entrainer tout le groupe classe dans une dynamique de travail et de progression. »
Diagnostic lucide que partageraient sans doute de nombreux collègues de lycée. Aussi un groupe d’enseignants s’est-il emparé de la question en imaginant en prolongement des nombreuses actions innovantes de ce lycée (classes interdisciplinaires, classes sans notes, classe média, etc) une classe coopérative. Les trois enseignants du début du projet ont rapidement fédéré de nombreux collègues.
Aujourd’hui, l’expérience a fait son chemin et s’est diffusée au sein de l’établissement. On compte désormais pas moins de quatre classes coopératives au Lycée Feyder : deux 2nde, une 1ère STMG et 1 Terminale S.

Des intentions à l’action…

Qu’est-ce qui distingue ces classes coopératives des autres classes du lycée ? Des conseils d’élèves réguliers et une entraide institutionnalisée à raison d’une heure par semaine, certes. Mais aussi une organisation, co-construite avec les élèves. Les élèves de ces classes coopératives passent en effet les ¾ de leur temps dans la même salle. A telle enseigne qu’ils ont fini par en penser les contraintes (gestion de la propreté, de l’organisation de la salle) et en investir les espaces : ils ont notamment organisé la classe en îlots et créé un « mur des citations » inspirantes.

Une idée inspirante en soi

Ils ont aussi créé des outils organisationnels inspirés des classes coopératives dont un agenda précis des événements de l’année. Si on pensait que la préparation des examens et la mise en œuvre d’un tel projet puissent être antinomiques, ces outils apportent le démenti le plus évident.


Les élèves ont aussi répondu à l’appel à projet de la ville dans le cadre du budget participatif de la ville et ont ainsi créé des boîtes à livres pour les habitants

Ils ont même pensé à la décoration et à la création d’un climat serein, propice à la vie collective et aux apprentissages.

Des classes ouvertes sur le monde

Mais faire équipe et faire communauté au sein d’un établissement ne signifie pas qu’on se replie sur un entre soi rassurant. Au contraire, les enseignants du projet ont délibérément choisi d’ouvrir la classe sur la ville. A ce titre, ils ont mis en place un projet intergénérationnel avec la maison de retraite voisine. Le témoignage des anciens est devenu un objet d’étude, nourrissant les cours d’Histoire sur des sujets variés comme la condition féminine, la guerre d’Algérie ou l’immigration.

Une vraie rencontre autour de savoirs mis en perspective

La rencontre a d’ailleurs été si riche que les élèves pensent désormais par eux-mêmes à intégrer les anciens à d’autres projets, comme le développement d’un potager ! Les classes coopératives du lycée Feyder s’impliquent aussi dans la collecte de bouchons plastique lancée par l’association « Les bouchons de l’espoir » visant à fabriquer du matériel pour les handicapés à partir du plastique. L’intervention d’un membre de cette association a poussé les 1ère STMG à lancer une campagne de collecte à l’échelle du lycée. Un projet qui fait nécessairement grandir.

Un témoignage qui fait grandir

La classe est aussi ouverte aux témoignages des « anciens » qui après l’obtention de leur baccalauréat peuvent aiguiller leurs cadets dans leurs choix et leur livrer leur expérience.

Un tissage qui développe le sentiment d’appartenance

Ces dynamiques ne sont pas le fruit spontané du hasard. Elles sont le fruit d’une posture des enseignants, organisés comme une véritable équipe. Elles sont le fruit du choix de donner le maximum d’autonomie et de responsabilité aux élèves. Elles sont enfin le fruit d’un travail engagé avec des chercheurs. Le lycée Feyder accueille en effet en son sein un Léa (Lieux d’Education Associés) depuis la rentrée 2019. A ce titre, des chercheurs spécialistes des classes coopératives, Bruno Robbes et Sylvain Connac, sont venus au lycée en novembre dernier pour une première collecte de données.

Des questionnements riches, une posture réflexive partagée

Le projet du siècle, le procès du siècle

Point d’orgue de ce projet, les élèves de Terminale S ont travaillé cette année sur l’Affaire du siècle. En guise de répétition de ce procès inédit et très attendu intenté à l’Etat français pour inaction climatique par des associations comme Greenpeace ou Oxfam, les élèves d’Epinay ont même mis en scène et joué ce procès au Palais de Justice de Paris le 23 janvier dernier.

La CARDIE était présente…

La proviseure adjointe, Mme Pessina, pouvait être fière de voir dans ce contexte prestigieux la concrétisation d’un travail de longue haleine mené pendant plusieurs semaines par les élèves. Nourris par de véritables conférences sur le sujet, ils ont ensuite mené des recherches et préparé les arguments et plaidoiries pour les différentes parties. Reprenons ici les mots des élèves qui alimentent régulièrement le site du Lycée : « Chaque binôme avait un rôle à préparer, parmi ceux-là : juge président, juge rapporteur, greffier, rapporteur public, avocat de la défense, représentant du ministère de la transition écologique et solidaire, représentant d’EDF, représentant de Total, économistes invités par l’avocat des plaignants, avocat des plaignants, représentant de Greenpeace, représentant de la Fondation pour la nature et l’homme, journalistes (Reporterre, Les Echos, Figaro). »

Une pédagogie de projet ambitieuse, des élèves enthousiastes

Des plaidoiries qui n’auront pas manqué d’impressionner la coordonnatrice communication de l’Affaire du siècle, Mme Florence Al Talabani, la secrétaire générale, Mme Marie Pochon, la coordonnatrice de la vie associative, Mme Clothilde Baudouin, et la coordonnatrice générale, Mme Cécilia Rinaudo qui avaient aussi fait le déplacement.

Et les élèves dans tout ça ?

Quel bilan tirer de ce projet ? Les réussites ne manquent pas. Les élèves savent s’écouter, argumenter, travailler au sein d’une équipe en chuchotant. Ils veulent et savent prendre la parole devant une assemblée, défendre leur point de vue. Ils sont aussi devenus plus autonomes dans l’organisation de l’entraide au sein de la classe. Si les plus rapides ont au début été frustrés de ce fonctionnement, ils s’investissent désormais pleinement, conscients du bénéfice qu’ils tirent aussi à aider leurs camarades.
Les élèves de Feyder sont-ils devenus parfaits ? Laurent Reynaud est clair « La classe coopérative ne fait pas de miracle. » Toutefois, des chiffres nous indiquent l’importance de ce type de projet pour les élèves et l’impact qu’ils peuvent avoir sur l’écosystème d’un établissement : ainsi, les absences ont diminué très fortement et aucun jeune décrocheur n’est pour l’instant détecté dans des classes pourtant sensibles comme la 1ère STMG.
Et les élèves dans tout ça ? Laissons-les parler du Procès du siècle et de la posture nouvelle que la classe coopérative leur permet d’adopter.
« Les recherches m’ont permis d’en savoir plus sur l’affaire du siècle et le tribunal m’a impressionné car ça a donné de l’ampleur à mon travail. Ce procès aura bientôt lieu réellement, je le suivrai en me rappelant ce moment » Thenuka
« C’était très intéressant de faire ça car on fait un peu comme du théâtre sur un phénomène de société, on a appris aussi en écoutant les arguments des autres » Clarisse
« C’était bien parce qu’on a réalisé le travail dans un vrai tribunal, c’était plus concret ! Je me sens plus à l’aise à l’oral… enfin je pense » Ramakichena
« Au début, sur la recherche d’argument je n’étais pas trop emballé. Par contré j’ai trop « kiffé » réaliser ce projet dans le tribunal. En regardant les autres plaidoyers, je me suis senti obligé de le faire avec sérieux et ça m’a plu, je me suis impressionné… » Zaynabou

Des intentions…

…à l’action. Et quelle action !

Acteurs de leurs apprentissages, acteurs du climat scolaire, acteurs de la vie sociale de notre pays, citoyens responsables en devenir. Peut-on rêver enseignement plus exigeant et plus concret, peut-on imaginer engagement plus sincère et plus humaniste ? Les classes du Lycée Feyder vivent plus que la leçon de choses de Ferdinand Buisson. Leur exemple nous propose une leçon de vie.

Retrouvez aussi l’article sur "l’affaire du siècle" par le Lycée Feyder.

Pour plus d’information, vous pouvez consulter l’article rédigé par les élèves sur leur blog.

Le lycée Feyder partage ses ressources et ses travaux !

L’équipe des classes coopératives du lycée Feyder centralise les ressources utilisées, la présentation des dispositifs, les travaux de recherche, les outils pratiques, et les partage dans ce document interactif.

MàJ : 19/06/20