C.A.R.D.I.E. Cellule académique recherche, développement, innovation, expérimentation

Journée académique de la CARDIE 18 mars 2015 avec Philippe Meirieu

11 / 04 / 2015
Quelles finalités pour notre éducation et notre École ?

Pourquoi s’attaquer à la refondation de l’école en y incluant le plaisir de penser et la joie d’apprendre ? Parce que la forme scolaire héritée de François Guizot et du "modèle simultané" est devenue obsolète. Ainsi commence la conférence de Philippe Meirieu qui interroge l’histoire de l’enseignement, l’apport des sciences de l’éducation et des neurosciences, celui des pédopsychiatres, les travaux de Paul Ricoeur et de Marcel Gauchet. Accéder à la joie de penser et de comprendre est un enjeu pédagogique essentiel. Comment ? Tel est le défi des enseignants dans une société où l’écrit est devenu un obstacle majeur pour nos élèves.

A travers la question du plaisir de penser et de la joie de comprendre, c’est la question des finalités de notre éducation et de notre École qui se trouve posée…

Car éduquer, « c’est, inlassablement, se souvenir de l’avenir ».


Refonder l’École, pourquoi ?

- Parce que la forme scolaire héritée de Guizot
et du « modèle simultané » est devenue obsolète.

François Guizot (1787-1874), homme politique, ministre de l’Instruction publique, a voulu opter pour le modèle d’une classe homogène pour une école d’État, structurée sur un modèle pyramidal qui comprenait un corps d’inspection et l’usage de bulletins trimestriels. Pour Philippe Meirieu, le modèle actuel d’une classe homogène d’une trentaine d’élèves sur un module d’une heure, s’essouffle aujourd’hui.Il nous faut interroger ce qui paraît souhaitable pour les élèves.

- Parce que le projet de Jules Ferry et Ferdinand Buisson doit être ressaisi dans son inspiration pour fonder l’École d’aujourd’hui sur ce qui unit et ce qui libère.

Philippe Meirieu rappelle combien il importe de distinguer savoirs et croyances. Pour enseigner les savoirs et permettre aux élèves de ne pas prendre nos savoirs pour des croyances, il ne faut pas que nous enseignons nos savoirs comme des croyances. L’Ecole doit apprendre ce qui différencie savoir et croyance. La leçon de choses d’autrefois apprenait aux élèves à ne pas croire sur parole leur enseignants et leur permettaient de découvrir avec leur maître une vérité qu’ils pouvaient vérifier au-delà de leur appartenance religieuse. L’accès aux savoirs unit les acteurs du monde scolaire. Le maître portait une exigence morale, Il exigeait des élèves non un assujettissement mais une exigence de découverte, de justesse et de vérité. Il indiquait une direction. Pour Ferdinand buisson il s’agissait de libérer l’enfant de ses attaches socio-culturelles : « Nul ne doit être enfermé dans le lieu d’où il vient. » Aujourd’hui, pour Philippe Meirieu l’École doit libérer ceux qu’elle scolarise de toutes les formes de fanatisme : « Je crois qu’il nous faut aujourd’hui redire ce qui nous fait "commun" et donner à chacun les possibilités d’échapper à tous les assujettissements. »

- Parce que la montée de l’individualisme social et des communautarismes impose de réinstituer l’École.

L’institution scolaire n’a plus la légitimité d’imposer son point de vue.

- Parce que le statut de l’enfant a changé et que son rapport à l’adulte a été profondément modifié.

Aujourd’hui, nous n’avons la plupart du temps que des enfants que nous avons désirés. Cette évolution change la donne : « C’est à l’enfant de faire le bonheur des parents ; il acquiert un pouvoir considérable et sait que les adultes aiment être aimés par les enfants. » Pour Philippe Meirieu, nous n’avons pas suffisamment pris en compte cette évolution. Qu’est-ce qu’elle induit dans nos pratiques éducatives ?

- Parce que le triomphe du capitalisme pulsionnel rend nécessaire et urgente la réhabilitation du désir et l’éducation à la pensée.

S’appuyant sur les travaux de Bernard Stiegler, Philippe Meirieu partage l’idée qu’il faut combattre l’envie de consommer et d’avoir toujours davantage et de plus en plus vite. Le "capitalisme pulsionnel" des adultes écrase la réflexion. L’éducation doit faire vivre l’empathie fondamentale. Rappelant la pensée de Paul Ricoeur et les travaux du pédagogue Janusz Korczak (1878-1942), il explique qu’il n’y a pas de sursis dans la pulsion. L’éducation doit justement permettre de sursoir à la pulsion. Ainsi la réflexion redevient possible. La temporalité devant les écrans disparaît et nos élèves passent plusieurs heures par jour derrière un écran. Le temps d’attention linéaire a été divisé par 3. Pour les enseignants continuer à créer de l’attention collective est un enjeu majeur qui passe par une refondation de savoirs.

- Parce que la désidéalisation des savoirs et l’utilitarisme scolaire placent la question du désir d’apprendre au cœur de la question de la démocratisation de l’École.

Comment apprendre à apprendre dans une société dans laquelle le corps est un lieu de jouissance et où nos capacités cérébrales peuvent être sources de souffrance. Quand on ne fait qu’échouer, on continue explique Philippe Meirieu. A force de perdre aux jeux ou d’échouer dans leurs apprentissages, des enfants préfèrent ne plus jouer ou ne plus apprendre. Ces occasions d’échec pour ne pas souffrir empêchent toute possibilité d’éprouver le moindre plaisir d’apprendre.

Le plaisir d’apprendre, un enjeu pédagogique essentiel

Les enfants ont le désir de savoir mais pas d’apprendre car le savoir donne du pouvoir et qu’on veut apprendre sans savoir, résume Philippe Meirieu. A quoi sert de comprendre puisqu’on peut faire fonctionner une machine sans apprendre. La motivation n’est pas un préalable mais un objectif. Le métier d’enseignant est bien de motiver, n’oublions pas.

Accéder à la joie de penser et de comprendre, oui… mais comment ?

Passant en revue, la posture pédagogique "attentiste", la posture utilitariste scolaire, la pédagogie de projet (qui conduit aussi à une répartition des tâches entre élèves qui permet à certains de ne pas s’impliquer), Philippe Meirieu prône de faire faire aux élèves l’expérience de la responsabilité, dès la maternelle, d’articuler les projets aux enseignements, d’utiliser l’outil des "situation-problèmes" (énigme à résoudre), d’augmenter le vocabulaire des élèves, de faire lire des textes, d’en lire en créant un obstacle (ex : "décris ce que tu vois sans la lettre "’A"),
Réconcilier les élèves avec l’écrit est la priorité, les conduire à la rencontre avec des chefs-d’œuvre littéraires ou artistiques quelque soit le niveau de classe ( 6e ou terminale) ou l’orientation des élèves (séries générales ou professionnelles) est également un objectif de première importance.

Philippe Meirieu précise en concluant qu’il fait l’hypothèse que toutes ses approches
doivent se combiner pour aboutir à l’exercice de l’intelligence. « S’il arrive qu’un élève ait du plaisir dans l’exercice de la pensée, alors, nous, enseignants, avons fait notre travail. »

Rien de tout cela n’est « mécanique »… et le métier d’enseignant ne se réduit pas à la somme des compétences nécessaires pour l’exercer.

Au cœur du métier, il y a un « foyer mythologique » (C. Castoriadis) : la passion de comprendre pour faire comprendre… la passion de comprendre pourquoi « ils » ne comprennent pas et d’en faire un défi pour notre intelligence collective et individuelle !

Car nous ne transmettons pas seulement notre savoir, mais, d’abord, notre rapport au savoir.

Pour en savoir plus

- Site internet de Philippe Meirieu professeur émérite en sciences de l’éducation à l’université Lumière-Lyon 2

- Le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson
- Janusz Korczak

- Le climat scolaire sur le réseau Canopé : plateforme

- L’Observatoire international universitaire éducation et préventions (OUIEP), ouvert en 2011-

- Le climat scolaire sur Eduscol

- L’Équipe d’Accueil (EA) Éducation, Cultures, Politiques de l’Université Lumière- Lyon 2

Lire aussi sur le site de la CARDIE, les articles en rapport avec le climat scolaire

- Climat scolaire et premier degré

- Climat scolaire et réussite des élèves : constitution d’un groupe de travail CARDIE sur l’année 2014-2015

- Journée académique de la CARDIE 18 mars 2015 avec Eric Debarbieux

- Journée académique de la CARDIE 18 mars 2015 : ouverture par la rectrice Béatrice Gille

- Journée académique de la CARDIE 18 mars 2015 avec Philippe Meirieu

- Programme de la journée du 18 mars 2015 : Climat scolaire et plaisir d’apprendre

9H00 : Ouverture par Madame la Rectrice - Intervention de Sigolène Couchot-Schiex, maitresse de conférence en Sciences de l’éducation à l’OUIEP.

10 H : Conférence d’Éric Debarbieux : Délégué ministériel en charge de la prévention des violences à l’école « Le climat scolaire : simple évidence ou révolution pédagogique ? » - Échanges avec la salle 12H00 : Déjeuner

13H30 : Conférence de Philippe Meirieu, Professeur à l’université de Lyon II « Le plaisir de penser et la joie de comprendre au cœur de la refondation de l’École ». Apports théoriques et présentation des travaux. Échanges avec la salle

16H00 : Fin de la Journée Académique.

Texte © CARDIE-Académie de Créteil